Les systèmes semenciers paysans à l’ordre du jour au niveau continental
En quoi la session extraordinaire consacrée aux systèmes semenciers africains a-t-elle été extraordinaire ?
L’Union africaine (UA) a convoqué une session extraordinaire sur les systèmes semenciers africains à Eswatini du 5 au 7 octobre 2026. Après des années de marginalisation et de négligence, les systèmes semenciers paysans (SSP) figuraient à l’ordre du jour, une nouvelle politique relative aux SSP était à l’étude, et les organisations de la société civile (OSC) ainsi que les organisations de paysan·ne·s se trouvaient dans la même salle que les représentants du secteur semencier officiel. Ce qui a rendu, en effet, cet évènement extraordinaire.
Il ne s’agissait pas seulement de partager le même espace. Les positions des participants convergeaient également, les représentants gouvernementaux s’associant aux organisations de la société civile et aux organisations de paysan·ne·s pour soutenir fermement les SSP. Tous se sont accordés sur la contribution des SSP à la sécurité alimentaire, à la biodiversité et aux moyens de subsistance à travers le continent. Le représentant du Kenya a résumé la situation en ces termes : « En ce qui concerne les SSP, nous avons trop longtemps fait l’autruche, alors même que nous savions que 80 % de nos semences en provenaient. »
Le cadre stratégique de l’UA relatif au système semenciers paysans (SSP), présenté lors du sommet, s’est montré encore plus incisif dans son évaluation des défis actuels et dans ses recommandations en matière d’adoption et de mise en œuvre. Il souligne que les lois, règlements, décrets et autres instruments nationaux relatifs aux semences — y compris les exigences en matière de distinction, d’homogénéité et de stabilité (DHS) ainsi que de valeur agronomique et technologique (VAT) — ont été conçus pour le système semencier formel et ne prévoient pas la production, le contrôle de qualité ni la commercialisation des semences dans le cadre des SSP. Il met également en évidence l’érosion des ressources génétiques et l’exclusion des paysan·ne·s gardiens, notamment des femmes, des espaces de décision.
Le cadre stratégique de l’UA relatif aux SSP engage les États membres, entre autres, à :
- Adopter des cadres politiques et institutionnels qui reconnaissent, protègent et renforcent les droits des SSP et des paysan·ne·s à conserver, utiliser et échanger des semences ;
- Mettre en place une catégorie de semences de variété paysanne et réglementer les semences de qualité déclarée ;
- Mobiliser les investissements des pouvoirs publics, du secteur privé et des partenaires au développement en faveur des infrastructures liées à la sécurité alimentaire et à la nutrition, telles que les banques de semences communautaires ; et
- Mettre en place un système africain intégré de banques de semences et de ressources génétiques, reliant une institution continentale aux banques de ressources génétiques nationales et régionales.
Vers un système semencier pluraliste
L’une des principales avancées du sommet a été la reconnaissance du fait que les SSP et le système semencier formel se complètent mutuellement. Pour reprendre les termes du responsable des politiques de l’UA, les deux « ne sont pas là pour se faire concurrence, mais pour se compléter ». S’appuyant sur ce principe, le nouveau cadre politique de l’UA relatif aux SSP « vise à combler les lacunes, à couvrir les zones et les cultures dans lesquelles le secteur privé n’investit pas, telles que les espèces négligées et sous-utilisées (NUS), et à améliorer la distribution des semences sur le dernier kilomètre, en les rapprochant au plus près des paysan·ne·s ».
Un système semencier pluraliste a également constitué le principe directeur des travaux de SWISSAID dans le domaine des semences et de son programme phare, CROPS4HD, comme l’indique sa « Prise de position sur les politiques en faveur de systèmes semenciers pluralistes ». Cette approche reflète la manière dont les paysan·ne·s combinent des semences provenant de différentes sources pour répondre à leurs besoins. Les politiques ne doivent pas empêcher les paysans d’utiliser, de conserver et d’échanger leurs propres semences, ni les pousser à n’utiliser que des semences certifiées. Cela revêt une importance particulière compte tenu des recommandations fermes formulées lors du sommet concernant la certification, l’harmonisation des normes et le commerce transfrontalier des semences.
Passer de l’engagement à la mise en œuvre
Pour SWISSAID et les autres organisations de la société civile présentes au sommet, il s’agissait d’un pas dans la bonne direction, mais beaucoup dépendra de la transposition de cette politique dans des cadres nationaux et de sa mise en œuvre concrète. Comme l’a rappelé Sa Majesté le roi Mswati III du pays hôte aux participant·e·s dans son discours de clôture, « les cadres qui restent sur le papier ne nourrissent personne ».

La mise en œuvre et le suivi efficaces du cadre politique de l’UA relatif aux SSP nécessiteront la participation effective des organisations de la société civile, des paysan·ne·s et des autres acteurs du secteur des semences. SWISSAID a donc facilité la participation d’un grand nombre de ses partenaires, qu’il s’agisse d’organisations de la société civile ou de groupes de paysan·ne·s, au sommet, contribuant ainsi à faire entendre la voix de millions de paysan·ne·s au sein de ces instances décisionnelles. Le CEFROHT, l’une des OSC invitées par SWISSAID, l’a formulé ainsi : « Les préoccupations des gardiens des SSP concernant le projet de loi sur les semences de la CEA [Communauté de l’Afrique de l’Est] ont été portées à la connaissance d’un public continental. »
Le CEFROHT et le Kenya Seed Savers Network (SSN-K), une autre organisation de paysan·ne·s invitée par SWISSAID, ont participé à deux tables rondes. La première était une manifestation parallèle organisée par l’association PELUM, qui représente 12 millions de paysan·ne·s en Afrique. La seconde a été co-organisée par SWISSAID et ses partenaires AFSA, Oxfam Novib et SKI. Lors de cette dernière manifestation, le SSN-K a présenté la récente victoire judiciaire remportée par des groupes de paysans kényans, qui ont obtenu un jugement déclarant que le projet de loi restrictif sur les semences du pays violait leurs droits et était inconstitutionnel. Le CEFROHT a présenté son travail visant à organiser la participation des OSC aux consultations sur le projet de loi de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) de 2025 sur les semences et à transmettre des commentaires à l’Assemblée législative de l’Afrique de l’Est (EALA). SWISSAID a également facilité la participation de l’honorable Amongin Jaqueline, membre de la commission de l’agriculture, du tourisme et des ressources naturelles (ATNR) de l’EALA, qui a pris un engagement public direct envers les participant·es. Elle a assuré aux Africains de l’Est que les suggestions relatives aux SSP formulées lors de l’audition publique avaient été prises en compte et que la commission était prête à présenter son rapport en séance plénière.


Mobilisation après le sommet et prochaines étapes
Ce sommet a offert une occasion importante aux acteurs travaillant sur les Systèmes Semenciers Paysans de se réunir et d’élaborer une stratégie commune pour la mise en œuvre et le suivi du nouveau cadre politique. Comme l’a succinctement demandé le représentant du gouvernement ougandais : « Une fois ce cadre adopté, comment sera-t-il suivi dans l’indice de performance du secteur des semences en Afrique (ASSPI) et quels en seront les indicateurs ? » Il s’agissait à la fois d’une question et d’une invitation adressée aux OSC et aux autres acteurs œuvrant dans le domaine des SSP à se préparer et à s’organiser en vue de la mise en œuvre — et ceux-ci se montrent à la hauteur de la situation.
SWISSAID et ses partenaires, à savoir des organisations de la société civile et des organisations de paysan·ne·s, organisent des webinaires afin de partager ces points forts avec un public plus large. Leur collaboration se poursuivra lors de la 1re Conférence sur les semences indigènes d’Afrique de l’Est, que le SSN-K organisera en novembre 2026 et qui devrait rassembler davantage d’organisations de la société civile, d’organisations de paysan·ne·s et de décideurs politiques. La dynamique en faveur des SSP ne cesse de s’amplifier, et SWISSAID encourage activement ses partenaires à saisir cette opportunité.
Rédigé par Kibrom Mehari, conseiller en matière de politique des semences chez SWISSAID
